L’apiculture à Belle-Île ne diffère pratiquement pas de ce qu’elle était dans l’Ouest de l’Europe jusqu’aux années 50.
L’espèce d’abeille endémique de l’Ouest de l’Europe est donc l’abeille noire. Son compagnonnage avec l’homme est extrêmement ancien.
Néanmoins, si on a pu noter sur les peintures rupestres des hommes des cavernes récupérant du miel sauvage, cette pratique a été remise au gout du jour à la fin de l’occupation allemande sur l’ile !
Y’avait les piqûres des abeilles et les fusils pendant la guerre.
Constant : On allait chercher le miel à la côte pour manger. C’était un essaim qui vait quitté la ferme et était dans les cavités de la roche ou les murs de terre. On partait à deux, et on allait “à pendant” avec une corde. On a été pidués !
Il y avait aussi des ruches à la ferme, c’était plus facile. Des ruches en paille, on allait la nuit chercher le miel, on souffrait et on était obligé de tuer les abeilles. Y’avait les piqûres des abeilles et les fusils pendant la guerre. Là, on avait feinté, passant par des chemins qu’ils connaissaient pas. Y’avait des mitrailleuses, des cabanes sur toute la côte. On ne savait pas trop s’ils auraient tiré sur nous, mais c’était la guerre ! On n’avait pas de mauvais rapport avec eux. On leur disait rien, ils nous disaient rien. En dernier, ils étaient pas mieux que nous. Il fut un temps, un venait chercher des oeufs, il nous donnait du pain. Du pain vert, mais on trouvait ça bon ! Ils avaient du pain gris, presque noir. C’était pas du pain blanc mais on le trouvait bon, c’est tout ce qu’on avait. On a été je ne sais combien de mois sans pain. C’est long. Il venait chez nous chercher des oeufs, et à Herlin chercher des lapins, chez Rémi. Il allait avec sa caritchelle derrière son vélo. On était devenus presque amis. Pour nous et pour eux, les soldats, on était pareils. Ils avaient le fusil, mais ils seraient morts de faim avec le fusil dans les mains aussi. On avait tellement faim. Ils ne venaient pas là de bon coeur non plus.
Mémoire vive de Belle-île en mer, des femmes et des hommes racontent.
Histoires de vie, Constant Mauger (extrait)
Il est pour le moins stupéfiant de constater la mise en oeuvre de méthodes datant de l’homme des cavernes au milieu des années 40. Ceci s’explique relativement facilement puisque comme tout le reste du pays, Belle-Isle a été occupé par les Allemands. A contrario, à partir de 1944, la poche de Lorient dont faisait partie Belle-Île a du fonctionner en autarcie. La majorité de la population avait été évacuée. Cependant les habitants jugés utiles par l’occupant sont restés sur l’ile, notamment les agriculteurs. Assez rapidement ils ont dû se débrouiller sans allumettes, sans corde, sans café, sans huile… Et donc sans sucre! Le miel a retrouvé son utilité première. Sa récupération n’était pas sans risque et pas uniquement de piqûres…
On rappellera que, comme 5 % des mots français, le mot ruche est d’origine gauloise (ruskos en gaulois ce qui signifie écorce, et ce qui laisse supposer que les ruches des Gaulois étaient constituées par des troncs d’arbre creux). Par ailleurs, cela signifie également que l’activité apicole était importante puisque les mots gaulois qui sont passés en français étaient très employés (les Romains n’ayant pas de pantalons, les braies se sont substituées à un mot latin qui n’existait pas (en breton:bragou)). Par ailleurs, depuis des temps immémoriaux l’activité apicole est fort, répandue, confère le célèbre tableau de Bruegel .
À partir du XIXe siècle, le combat entre les tenants d’une apiculture fixiste et ceux d’une apiculture modulaire a suscité beaucoup de débats. Sociologiquement, les tenants du fixisme, étaient les campagnards qui exploitaient quelques ruches souvent en paille et quelques fois en troncs d’arbre pour leur consommation personnelle, dans le même esprit qu’ils élevaient un cochon. Une apiculture professionnelle s’est développée progressivement sur le continent, toujours avec des abeilles noires. puis les professionnels et les érudits du sujet ont essayé d’utiliser des abeilles plus performantes sur le plan économique. Les paysans continuaient eux avec leurs ruches « vulgaires »et leurs abeilles noires. On peut faire un parallèle entre l’évolution des races bovines laitières de la pie noir vers la Hollstein.
Dans les années 50, la transhumance des ruches est venue mélanger un peu tout ça, puisque, si on maîtrise la génétique de la reine, il n’en est pas de même pour celle des faux bourdons qui peuvent être d’origine diverse À Belle-Île, jusqu’aux années 40 /50, il existait une apiculture traditionnelle favorisée par une nature très diverse et très préservée.(Cf « La miellée- Belle-Ile en Mer ou les ciseaux de la tempête – Edition Payot ). Petit à petit, certains apiculteurs éclairés se sont mis à avoir des cheptels relativement importants, ce qui leur procurait un complément de revenus. (On citera Yves Paul, cf article joint, mais aussi Jean Yves Daniel qui avait une approche beaucoup plus moderne, Armand Gallene plus tard, la famille Rouvière).
Jusque dans les années 80, Belle-Île était un véritable jardin d’Éden pour les Abeilles. Donc, à part la fausse teigne, Belle-Île était le paradis des apiculteurs ! À la fin des années 80, les choses vont changer pour des raisons sur lesquelles nous ne nous étendrons pas,(varroa, loque américaine, pesticides, mais aussi bêtise, appât du gain…)
Quoi qu’il en soit, il est fort probable qu’avec l’augmentation massive des échanges entre l’ile et le continent cette situation privilégiée n’aurait pas duré éternellement. Néanmoins l’impact de l’arrivée de ces maladies, du Varroa, puis du Frelon asiatique a eu un impact extrêmement néfaste sur les abeilles . Pour illustrer notre propos, à titre d’exemple, l’arrivée du Varroa, il y a deux ans sur l’île d’Ouessant a abouti à décimer les trois quarts des colonies.
Parallèlement, les choses ont évolué : utilisation plus tardive, mais bien réelle des produits phytosanitaires, abandon de la petite polyculture, évolution vers une monoculture du maïs.
À l’époque nous ne nous rendions pas compte de l’extraordinaire vitalité de la nature sur Belle-Île. Il est vrai que ceci reposait sur le travail de cultivateurs dont la rémunération au litre de sueur était très peu élevée : travail à la faux, utilisation des chevaux sept jours sur sept , entraide gratuite de la famille et des voisins. C’était le paradis pour nous, mais nous ne nous en rendions pas compte. Néanmoins, par-delà, ces vicissitudes, il n’en reste pas moins vrai que la situation est restée largement moins détériorée que sur le continent.
La première activité professionnelle d’apiculture s’est développée à la fin des années 80. L’île compte actuellement deux apiculteurs professionnels qui utilisent l’abeille noire : elle a certes beaucoup de qualités, notamment l’adaptation au climat (il n’y a qu’à regarder les jours de faible pluie, les abeilles, en train de travailler, idem par grand vent.) mais a une productivité plus faible que les abeilles génétiquement sélectionnées. Parallèlement, il me semble qu’il existe moins d’apiculteurs « semi professionnels ». Par contre, notamment avec le cadre associatif de l’association de l’abeille noire, il existe un nombre relativement important d’apiculteurs totalement amateurs.
L’apiculture a tendance à redevenir… tendance ! C’est une bonne chose même si sa pratique s’est largement complexifiée par rapport à un passé même récent. Il apparaît cependant important que tous ces nouveaux acteurs n’importent pas d’abeilles et de matériel usagé du continent de façon à préserver l’abeille noire de Belle-Île en mer.
Jean-Christophe PAUL – Janvier 2026




