Ayant baigné dès ma naissance dans les activités apicoles de mon grand père ,il m’a paru intéressant d’en extraire non pas du miel mais une certaine ambiance et quelques souvenirs…
L’accès au rucher nous étant déconseillé, nous n’avons pas manqué avec mon frère d’en faire notre endroit préféré :.la 1ere vraie rencontre avec les abeilles lorsque j’avais 3 ou 4 ans fut donc d’aller introduire un bâton dans le trou de vol d’une ruche avec les conséquences douloureuses qu’on peut imaginer et le commentaire du grand père : « c’est bien, ils ne sont pas allergiques ».
Le rucher (60 à 70 ruches) était composé à 80% de ruches en paille recouvertes d’un toit de paille puis, élément de modernité qui faisait la fierté du grand père, de toits de lessiveuse qu’il avait été récupérer gratuitement (evel just !) Je les trouvais beaucoup plus belles que les ruches « genre Dadant», même si j’aimais assez celles coiffées d’un toit chalet. Déjà, intuitivement, vers 5 ou 6 ans j’avais le sentiment de côtoyer un dernier des mohicans de l’apiculture .Plus les années passaient plus la proportion de ruches en paille augmentait, le grenier se faisant envahir de ruches en attente d’utilisation à la grande satisfaction des chats. La bataille entre les fixistes et les mobilisâtes était gagnée au détriment des fixistes.
Curieusement, le grand-père était abonné à l’Abeille de France dont il me reste en stock non négligeable dans le grenier. Il était donc relativement ambivalent entre le modernisme et la tradition. Le grand avantage de la tradition pour un fils du sous prolétariat agricole qui avait commencé à travailler à l’âge de neuf ans, était que l’apiculture traditionnelle ne coûtait rien, puisque son travail était gratuit. Par contre, il avait fait de multiples tentatives pour décliner le système des ruches à cadre sur les ruches en paille (hausses en paille ou plutôt basses car elles étaient positionnées sous le corps en paille). Chaque tentative se terminait en général par un échec. Il avait même été jusqu’à acheter un extracteur. Évidemment, lorsqu’il avait dû extraire le miel de ses ruches en paille avec l’extracteur, les choses n’avaient pas été simples. Ne voyant plus l’extracteur l’année suivante, je lui avais posé la question de son absence : réponse : «c’est de la gnognotte »(comprendre c’est de la daube !). Il n’en reste pas moins vrai qu’il avait à peu près 20 % de ses ruches en système pseudo Dadant. Il avait donc fait évoluer ses ruches à cadre vers une pratique se rapprochant des ruches en paille, notamment en supprimant… les cadres ! Il laissait de simple barrettes en bois sur lesquelles les abeilles construisaient comme bon leur semblait ce qui ne manquait pas de réjouir mon esprit pas très cartésien (cette technique genre Dadant était encore très répandue à Groix il y a une vingtaine d’années).
A l’époque, il n’y avait pas d’apiculteur professionnel sur l’ile, mais beaucoup d’apiculteurs, produisant une récolte familiale ou très locale et quelques apiculteurs « semi professionnels ».Ces derniers travaillaient tous avec des ruches à cadre. Ils étaient quelques fois un peu railleurs vis-à-vis des techniques « à grand papa ». Du coup, la réponse de Grand Papa n’était pas tellement d’ordre technique, mais plutôt d’ordre quantitatif. Sans aller poser la question de Joseph Staline : «le pape combien de divisions ?» il mettait en avant sa production. Cette production oscillait entre 6 et 700 kg annuellement sur un seul rucher avec un investissement totalement nul ou presque (50 kilos pour le petit fils avec une débauche de moyens : y’a dû y avoir un sacré lézard !!!!). Il avait un voile pour protéger sa tête, il ne travaillait jamais avec des gants, il avait un enfumoir que j’ai sauvé du désastre en le retrouvant, il y a une quinzaine d’années dehors dans un coin du jardin (c’était de la bonne qualité à l’époque ! ) et un simple couteau. Sa satisfaction était donc d’écraser ses concurrents à plate couture en terme de productivité.
Il y avait un va-et-vient à la maison car ma grand-mère faisait des fleurs. Il n’y avait pas de fleuriste sur l’ile à l’époque et donc elle réalisait des bouquets. Les gens venaient acheter du miel, des légumes, des fleurs, des fruits. Ils livraient l’épicerie de jojo Nedelec en fruits, légumes, miel…
Les abeilles lui permettaient quelques fois d’avoir une petite revanche sociale quand ces dames de la bourgeoisie, toutes parfumées, venaient chercher des fleurs et s’approchaient trop près des abeilles, ce qui les obligeait à un repli tactique des plus rapide .Peu expansif, cela le mettait d’excellente humeur.
Par rapport aux apiculteurs traditionnels, sa grande satisfaction était de récupérer le miel sans détruire les colonies (Cf article joint 1988). Car, effectivement, s’il y avait un aspect économique dans son activité, les abeilles c’était en fait sa grande passion. Il adorait ses abeilles. Par contre, j’ai été un peu déçu en lisant un livre d’apiculture de 1894 de constater que la technique qu’il avait, d’après lui, inventée pour sauver les abeilles, était déjà bien connue .au XIXe siècle.
À la belle saison, après sa sieste, nous allions sur un banc devant les ruches les observer pendant longtemps. Le soir on allait écouter les reines chanter .Bon c’était un chant quand même relativement faible. Une cinquantaine d’années plus tard, lorsque j’ai récupéré la maison familiale et que j’ai décidé d’avoir quelques abeilles (le mausolée du grand-père !), j’ai été très étonné de constater que les techniciens conseillaient d’éviter l’essaimage naturel. Tout le système ancien reposait sur la récupération d’essaims !. Ces derniers étaient en général, détruits pendant la récolte de miel malgré la législation du Maréchal Pétain de 1942, dont on peut penser que, pendant la guerre, sur Belle-Île, les autorités allemandes avaient dû avoir d’autres chats à fouetter que de la mettre en œuvre ! Cette pratique se poursuivra très longtemps. C’était donc notre mission à nous les enfants, pendant sa sieste en début d’après-midi de surveiller l’essaimage. C’était la seule exception nous permettant d’aller le réveiller. Le réveil était instantané ! Ce système avait également un grand avantage pour lui : il lui permettait d’éviter de sortir du jardin .Ma grand-mère aurait été beaucoup moins casanière que lui. Hélas, pour elle, la réponse était invariable : je ne peux pas sortir car il va probablement y avoir des essaims ce qui n’était en général, pas complètement faux…
Tout ce petit monde s’est effondré à la fin des années 80…
Jean-Christphe PAUL – Janvier 2026





